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Faire moins pour durer plus

Dans le cocon de mon atelier, je me sens vraiment bien. Depuis que j'ai instauré les visites sur rendez-vous, je suis plus sereine, plus présente à mon travail. Ne pas être interrompue au hasard m'offre une qualité d'attention que je n'avais pas auparavant. Je peux me concentrer sur mon geste, sur ce que je crée. Et tout change ! J'aime cette antre protégée, ce refuge au milieu de la vie qui circule. J'aime être en retrait tout en étant là. Tout ce qui m'entoure est matière à création, ou sujet à réflexion : les bruits, les rencontres, les visages, les mouvements. J'aime être dans la vie tout en passant inaperçue. Parfois quelqu'un apparait juste pour passer la tête, faire coucou, sans troubler l'activité, puis repart avec un sourire. Ce sont de petites choses. Mais ce n'est jamais rien. C'est déjà du lien. Mon atelier se trouve au coeur d'un village de campagne. J'y suis très heureuse et je m'y sens presque privilégiée. Pendant que mes mains s'activent, ma tête abrite pas mal de choses. Au gré des jours, de l'actualité, d'une situation ... A côté, il y a un restaurant. En face, le bar. Puis l'épicerie. Plus loin, la boulangerie, la pharmacie, la banque, le prêt-à-porter ... chaque jour, ce sont des gestes répétés, presque invisibles. Les premiers à créer du lien. Les commerces sont des lieux de service et des lieux de chaleur, d'attention, d'échange. Quand ils ferment, on lit dans les journaux ou on entend que "c'est dommage, encore un commerce qui ferme, c'est la mort des village, la fin du social ..." On ne parle jamais de ce que ce lien social leur coûte à eux . En présence. En disponibilité. En sourire. En écoute. Parce qu'un commerçant ne vend pas seulement du pain, des fleurs ou un café. Il vend une forme de certitude : celle qu'il y aura quelqu'un aujourd'hui. Un visage connu. Une salutation. Une preuve qu'on appartient à une communauté. Pourtant ... c'est précisément lorsqu'un commerce ferme qu'on se souvient de tout cela. Quand un rideau métallique descend pour la dernière fois, alors seulement on dit : " C'était un lieu de lien. " Comme si le lien n'existait qu'au moment où il disparaît. On célèbre la fonction, rarement la personne. On voit la boutique, pas celui ou celle qui la tient. On ne veut pas imaginer les longues journées sans pause, celles où personne ne passe, la charge émotionnelle de devoir être disponible, toujours. Comme si la relation était comprise dans le prix du café. Dans mon atelier, je me questionne : qui fait du lien social pour eux ? Qui écoute leur lassitude ? Qui reconnaît leur présence comme un engagement ? Qui se demande ce qu'ils deviennent quand la journée se termine pour le consommateur, quand les derniers clients sont partis, quand la place se vide ? Qu'ils préparent le lendemain, rangent la caisse, nettoient, trient les factures, passent les commandes ... On voudrait qu'ils soient là, tout simplement. Parce qu'ils ont toujours été là. Parce que leur absence ferait trop de silence. Parce que sans eux, ce ne serait plus vraiment un village. Ce serait un décor. Juste un décor. Seulement voilà : un lien, ça ne se crée pas tout seul. Ça demande de l'attention, de la réciprocité, de la gratitude. Ça demande qu'on reconnaisse la fragilité derrière la façade, la personne derrière la fonction. Les petits commerces ne sont pas que des vitrines. Ce sont des ancrages. Des bouts d'humanité qui se tiennent debout malgré tout. Malgré une situation internationale de plus en plus compliquée. Si l'on veut vraiment préserver le "vivre ensemble", alors il faudra commencer par les regarder. Vraiment les regarder. Les saluer autrement. Les soutenir vraiment, avant qu'il ne soit trop tard. Ces réflexions récurrentes ont trouvé écho dans une publication récente sur les réseaux sociaux.

Une jeune boulangère y a exposé une scène vécue dans sa boutique : un client mécontent l'a houspillée sans ménagement ... parce qu'il n'avait pas le produit qu'il souhaitait ! C'est tristement banal ...et tellement révélateur ! Dans la même publication, la boulangère explique que son mari est seul à la production ; que chaque pain, chaque croissant passe par ses mains ; que le prix de la farine, du beurre, du sucre, a explosé ; que l'électricité n'est plus un détail mais une charge écrasante ; qu'ils ont fait le choix de produire au plus juste, pour ne plus jeter. En gros : qu'ils ont fait le choix de l'intelligence plutôt que celui de l'abondance factice ! Et voilà. Et pourtant. Ce qui choque certains, ce n'est pas la difficulté du métier. Ce n'est pas l'époque. C'est ... qu'il manque du choix ! Voyons les choses en face : nous sommes en 2026, et un décalage s'est installé, presque silencieusement, entre le commerce et le consommateur. Dans le monde actuel, un artisan doit être lucide sur ses coûts, précis dans ses flux, responsable dans ses pertes, créatif dans son adaptation. Pendant ce temp, beaucoup de consommateurs restent dans un autre temps. Ils veulent l'artisanat, le local, le bio, le pas trop cher, et surtout l'immédiatement disponible, comme si le vivant devait répondre aux logiques d'un distributeur automatique. Seulement ... cela n'est plus possible. Pas avec de vrais humains derrière. Aujourd'hui, un commerce tient si les marges ne sont pas mangées par l'énergie, si l'on accepte que le produit vivant ne soit pas industrialisé, si la production s'ajuste à la réalité, si l'on respecte le temps et la matière. Pendant longtemps, on a célébré l'abondance : le rayon toujours plein, la boulangerie où " il reste de tout jusqu'à la fermeture ", le choix infini. C'était rassurant. Et c'était avant. Ce modèle reposait sur du gaspillage, des pertes, une énergie brûlée pour rien, et des humains épuisés. Dans un monde où les ressources se tendent, où le climat se dérègle, et où tout augmente, continuer à exiger cela est un contresens. Produire moins, ce n'est pas renoncer : c'est protéger l'entreprise. C'est reconnaître qu'on n'est plus dans les années 80. Hurler sur un artisan parce qu'il ne fonctionne pas comme une chaîne industrielle, c'est dire à un pommier : " Allez ! grouille toi de pousser ! j'ai une compote à faire ! " Cette scène à la boulangerie n'est pas " juste " un accès de colère. C'est l'histoire d'un monde qui se cogne à l'autre. D'un côté : " Je paie, j'exige, je m'énerve, j'ai droit à tout, tout de suite. " De l'autre : " J'essaie de tenir debout avec un four, un corps, des factures et des matières premières qui flambent. " Et la question n'est pas : " Qui a raison ? " Mais : " Dans quel monde voulons-nous vivre ? " Dans un monde où l'on hurle sur ceux qui nous nourrissent ? Ou dans un monde où l'on accepte que parfois il y ait moins... pour que ça puisse durer ? Bien sûr, on ne va pas révolutionner l'économie mondiale en achetant une baguette. Mais on peut changer quelque chose d' #essentiel (vous vous souvenez de ce mot ? 😉 ): la qualité du lien aux artisans. Concrètement : - commander quand c'est possible - venir plus tôt pour avoir du choix - accepter qu'il n'y ait pas toujours ce que l'on attendait - dire merci à ceux qui tiennent encore - cesser de considérer le commerce de proximité comme un distributeur automatique - et surtout : ne plus hurler sur quelqu'un qui fait de son mieux ! Un village se nourrit, se fréquente, se respecte. Se transforme. Un village décor, lui, se visite. On le trouve charmant. On prend des photos. Et on repart. La prochaine fois que j'entrerai dans une boutique un peu vide, je me dirai : " Ici, ils choisissent de faire moins ... pour durer. " Dans mon atelier, au milieu de la vie qui circule, voilà ce qu'il se passe dans ma tête. Cela nourrit mon travail d'artiste, cela m'aide à réfléchir, à avancer, je ne suis pas coupée du monde. Je ne suis pas " perchée ". Et parfois, j'ai besoin de poser mes interrogations sur le clavier de mon ordinateur, pour approfondir mes pensées. Je n'oublie jamais que je suis une citoyenne parmi les autres.


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